Adrien, Eudeline, Pacadis, des noms qui évoquent depuis plus de trente ans l'art de raconter le rock, son énergie électrique et son mode de vie sans limite. Parce que, dans les années 70, ils ont été les premiers à sentir que quelque chose de neuf et d'incroyablement fort était en train d'émerger – le rock énervé des Etats-Unis, le no futur punk en Grande Bretagne – et qu'ils ont donc joué un rôle de passeurs providentiels pour le public français, ces personnages singuliers ont eu, pour plusieurs générations de fondus de musique, presque autant d'importance que les groupes eux-mêmes.

Leurs textes, bien souvent écrits à la première personne du singulier, ont toujours été incroyablement percutants, et le doute, dans la tête du lecteur, jamais possible : ils ne trichent pas, le rock, ils l'ont réellement vécu de l'intérieur. Ils ont été, pour reprendre le terme cher à une autre légende, Hunter S. Thompson, des gonzo reporter du rock. En effet, Adrien, lorsqu'en 77 il rédige un article sur Iggy Pop, c'est que l'Iguane est venu le chercher la veille, jusque dans sa petite maison de banlieue ! Idem pour Pacadis vomissant joyeusement en compagnie des Stinky Toys ou Eudeline et Sid Vicious se fixant dans le métro parisien. Ils ont fait du rock leur vie, et de leurs chroniques, des témoignages inoubliables ; mais ils ont morflé pour cela.

Il y a six mois, après plusieurs années vouées aux octets de la musique électronique et aux scratches du hip-hop, l'évidence s'impose subitement à moi : j'adore la guitare électrique. Cette méga claque prise ce jour-là, je la dois à ces nouveaux groupes que l'on dit exhumant le cadavre du rock, les White Stripes, Interpol et autres Datsuns. Oui, ce jour-là, je découvre que toute l'énergie, la violence, mais aussi la souffrance du rock ne sont définitivement plus réservées aux ré-éditions digitales remasterisées des vieux albums mythiques. Si à l'époque j'étais trop jeune pour voir les MC5, New York Dolls ou Joy Division en concert – et a fortiori leurs illustres prédécesseurs – aujourd'hui je ne peux manquer de rencontrer leurs réincarnations.

Ca tombe bien parce qu'à ce moment-là, je n'ai pas grand chose d'autre à faire que de vivre ce revival et, avec en tête les aventures de mes idoles rock critic susmentionnées, de me lancer dans l'apprentissage du gonzo reportage. Il faut pour cela partir ; traverser l'Atlantique semble inévitable. Direction donc, en février dernier, les Etats-Unis et ses mégalopoles riches en histoire du rock.

Je choisis comme point de chute la Nouvelle-Orléans, certes plus connue pour son jazz, mais je sais que Trent Reznor et Poppy Z. Brite y vivent, alors c'est bon signe. Et le climat y est meilleur qu'à Détroit, la bouffe, délicieuse comparée à celle de New-York, ça compte aussi. Avant de partir, Patrick me met en garde : « Fais gaffe mec, c'est une ville de dingues. Johnny Thunders y est allé chercher ses racines, il y a trouvé les délices mortels de l'acide de batterie ! » Je suis prévenu ; j'ai ainsi fait le bon choix.

Nous sommes lundi. Sur Toulouse street, pas très loin de la célèbre et dépravée Bourbon street, une façade crasseuse : le Shim Sham. C'est un vieux club de rythm n' blues qui accueille groupes mythiques et nouveaux énervés du rock la semaine, soirées glam, karaoké métal et strip-teases le week-end. La déco est à chier et ça pue la pisse, mais ce lieu a quelque chose d'indescriptible qui tient du sublime, du sublimement moche ; c'est un peu le CBGB à la sauce cajun. Est programmé ce soir Ikara Colt ; il m'a fallut deux semaines pour me remettre du choc May b 1 day, single extrait de leur premier album, Chat & Business, alors je ne peux manquer ça sur scène ! Je m'engouffre donc dans l'antre de la folie. Le videur me reconnaît, et me demande si ça va mieux depuis hier. No comment.

La première partie a déjà débutée. Guitare, batterie et ce synthé préhistorique indissociable du Suicide. Si sur scène ça bouge un peu, dans le public, tout le monde scotche. Au bar. Le public : de vrais punks old school – comme ce type de quarante piges qui a un aigle de fer tatoué... sur le front ! – et toute la population lesbienne, gay, transsexuelle, fashion et/ou alcoolo de la ville. La serveuse, sorte de Marilyn Manson camionneur-catcheur, me fait un clin d'œil amical et m'apporte ma première bière. A coté de moi, un mec, un peu près mon âge, sapes 70' et Converse vintage – comme tout le monde ici. Mais lui a quelque chose de particulier, dans sa façon de se tenir, je ne sais pas, une salle élégance qui fait que je ne peux m'empêcher de lui balancer : « J'aime bien ton look ! » Lui, pas même surpris, de répondre en trinquant « J'espère que tu apprécieras ma musique aussi ! », avant de se diriger vers la scène. Là, je réalise que lui, c'est Paul Resende, le chanteur d'Ikara Colt, qui s'empare du micro : « We are Ikara Colt, from London, UK ! » Et le groupe d'enchaîner immédiatement avec After this.

Dix titres et trente minutes plus tard, la dernière note de l'inédite Panic à peine jouée, les amplis sont débranchés : le concert est fini. Pas de reprise, pas de rappel, Ikara Colt fait dans le minimalisme punk, efficace. Sans cliché.

Troisième et dernière partie, les Sahara Hotnights – certes très mignonnes et “tête d'affiche” de la soirée – mais je  préfère observer leur prestation depuis le bar, et me laisser tenter par les nombreuses bières que cette diablesse de serveuse me tend. Arrive au comptoir cradingue Jon Ball, le bassiste d'Ikara Colt. Ray Ban Pilote et chapeau texan. A ce moment-là, et malgré l'ivresse naissante, je me rappelle la raison de mon séjour ici : mes idoles rock critic et le gonzo reporter que je voulais devenir ! Je me lance donc, sans micro ni magnéto, mais avec une Bud à la main :

 

Vous assurez grave sur scène. En revanche, je ne te cache pas d'avoir été super déçu : vous n'avez pas joué ma chanson préférée, May b 1 day !

Jon (trinquant) : A la tienne… C'est l'une de mes préférées aussi. Mais on ne la joue pas en concert. Au niveau de la rythmique, c'est trop rapide pour Dominic, notre batteur. En studio, ce n'est pas pareil, on peut s'arranger. C'est d'ailleurs pour cela qu'elle rend aussi bien sur l'album.

 

Vous venez de Londres, une ville où l'on ne peut pas dire qu'il y ait actuellement une scène rock particulière, contrairement à New-York qui fait couler beaucoup d'encre, le nom du groupe ne comporte pas de “The”, vous ne faites pas de l'electro-clash ou du revival new wave 80', et pourtant vous êtes très hype ?!

Jon : Ben ouais. Mais je te rassure, ce n'était pas prévu du tout. T'en reprends une autre ? (Il me tend une autre bière) Nous devrions essayer la prochaine fois : We are THE Ikara Colt, from NYC. (rires)

 

Eprouvante cette tournée US ? C'est la première que vous faites.

Jon : Nous avons je ne sais combien de dates, c'est fou ! Et ce pays, il est immense. Nous n'arrêtons pas, nous ne pouvons même pas prendre le temps de découvrir les villes dans lesquelles nous jouons. Pour Mardi Gras par exemple, j'aurais bien aimé être là ! Et la bouffe, les Mac Do, Burger King, je commence à en avoir ma claque !

 

Pourtant, venant d'Angleterre, tu devrais avoir l'habitude de la bouffe de merde ! (rires)

Jon : Oui, mais au moins chez nous, le café est un peu près buvable. Ici, ils le servent toujours glacé et dans des gobelets d'un litre ! Et la bière, elle est affreuse ici ! D'ailleurs, t'en reprends une autre ?

 

Arrivent Paul Resende et le manager du groupe.

 

Paul : Vous parlez de quoi ?

Jon : Bouffe. (Me désignant) Il est venu de France pour nous voir jouer.

Le manager : Français ?! J'adore votre moutarde !

Jon (à Paul et au manager) : Vous prenez de cette bière dégueulasse ?

 

Paul me regarde. Je le regarde. Nous nous regardons. Un ange passe. Nous restons bloqués tous les deux. J'ai un peu de mal, les litres de cette saloperie de Budweiser commencent à faire leur effet. Je réagis :

 

Vous vous êtes rencontrés dans une école d'art, comme les Raveonettes, Fischerspooner ou Stupeflip, n'est-ce pas ?

Paul : C'est exact. C'est quoi ça, Stupeflip ?

 

Oh, rien, un groupe français qui a été à la mode l'année dernière ! Mais pourquoi avoir monté un groupe, c'est si chiant que ça l'image ? Ce n'était pas assez rock n' roll pour vous ?

Paul : Tu sais, nous faisions tous ça un peu par défaut. Quand tu ne sais pas trop quoi faire et que tu n'as guère envie de bosser, tu vas dans une école d'art ! (rires)

 

On ne vous a jamais fait la remarque que venir du dessin manquait terriblement de crédibilité ?

Paul : Non, tu es le premier à m'en parler. Mais je ne suis définitivement pas d'accord avec toi. Si tu regardes les groupes, ils viennent tous de mondes très différents. Alors pourquoi pas du dessin comme tu dis (rires) ! Le meilleur exemple de l'art qui vire rock n' roll, c'est bien Andy Warhol, sans qui le Velvet n'aurait jamais existé. Ah mais je vois ce que tu voulais dire : pour faire du punk, il faut venir de la rue, se battre  à coups de couteau et tout ça… ?!  Mais il n'y a bien que les Ramones qui ont grandi entre deux poubelles ! (rires)

 

Votre background, ça explique pourquoi l'artwork de votre album est aussi soigné.

Paul : Oui. A ce sujet, on a des problèmes en Grande-Bretagne à cause des stickers qui sont dedans. Ils considèrent ça comme un cadeau ; alors que nous avons fait ça juste pour permettre à ceux qui ont acheté l'album de personnaliser la pochette. Du coup, on a été viré des classements des ventes !

 

Jon revient avec des bières pour tout le monde, m'en file une, et m'enfonce son chapeau de cow-boy sur la tête.

 

Jon : Il te va super bien ce chapeau !

Paul : Definitively !

 

La discussion se poursuit alors qu'il ne reste plus que nous dans ce petit théâtre du trash à l'Américaine : le public est parti depuis bien longtemps, les roadies rangent le matériel et les employés du Shim Sham commencent à nettoyer les lieux. Nous parlons du public français, des Strokes, de ma coupe de cheveux, des festivals de l'été, des magazines anglais, de la disparition du guitariste des Heartbreakers, ici même, à la Nouvelle-Orléans, du prochain album, et de mon dessein d'écrire le rock. Nous sommes d'accord là-dessus, écrire le rock, c'est avant tout le vivre de l'intérieur.

Et ce soir-là, c'est ce que j'ai fait il me semble, partager quelques instants avec lui, le rock. Mais c'est bien là que réside toute la difficulté de cet art : vivre le rock, ou vivre avec le rock, ce n'est pas facile tous les jours ! Parce que le rock, il a bien souvent beaucoup plus d'entraînement que son nouveau compagnon. Après la vingt et je ne sais plus combientièmes bières, l'apprenti gonzo reporter est complètement dans les vapes ; alors que le rock, lui, tient encore debout, et n'est guère moins digne qu'avant l'avalanche de bouteilles !

Il faut maintenant quitter les lieux. Le rock retourne dans son bus, qui l'emmène vers une autre ville du sud des Etats-Unis. Quant à moi, ne m'en veux pas Hunter S., mais je me laisse une fois de plus ramener par ma copine strip-teaseuse… Enfin, j'imagine que cela s'est passé ainsi, parce que de cette soirée, je dois avouer ne plus me souvenir de tout parfaitement ! Mais pour ça non plus, mes idoles gonzo ne m'en voudront pas.

 

IKARA COLT
Chat & Business (Fantastic Plastic/Chronowax)

Patrick EUDELINE
Gonzo, Ecrits rock 1973-2001 (X-Treme/Denoël)

Yves ADRIEN
NovöVision (Denoël)

Alain PACADIS
Un jeune homme chic (X-Treme/Denoël)

Hunter S. Thompson
Le Nouveau Testament Gonzo (10-18)

Lester BANGS
Psychotic reactions et autres carburateurs flingués (Tristram)